Justine Mettraux - l'interview

Elle est l'étoile montante de la voile hauturière professionnelle : la Genevoise Justine Mettraux. Lors de la Route du Rhum, qui a lieu tous les quatre ans, elle a obtenu une excellente septième place en tant que navigatrice en solitaire. Elle a traversé l'Atlantique en douze jours et treize heures. Meilleure femme du classement des 38 navigateurs au départ, elle a laissé derrière elle une série de skippers connus, comme Sam Davies et Boris Herrmann. Son collègue genevois Alan Roura est également resté loin derrière elle. Justine Mettraux fera encore parler d'elle dans deux ans lors du Vendée Globe.

 

Notre membre du club et journaliste de voile Walter Rüegsegger a eu l'occasion de s'entretenir avec Justine Mettraux, 36 ans, avant le départ de la Route du Rhum.

 

Justine Mettraux, qui êtes-vous ?

 

Je suis une navigatrice suisse de 35ans qui vit en Bretagne depuis une dizaine dannées. Je suis spécialisée en course au large.

 

Presque dix ans après votre deuxième place en Mini-Transat, voici le Graal de la course au large avec la Vendée Globe - il semble que vous ayez grandi !

 

Oui jai fait mon bout de chemin. En suivant le parcours progressif de la plupart des marins mais qui permet de poser des bases assez solides je pense en passant notamment par la case du Figaro. Je pense que cest une bonne chose. Jai eu la chance de naviguer avec des marins très expérimentés aussi sur les projets comme la Volvo Ocean Race et ça a aussi contribué beaucoup à ma formation.

    

Comment avez-vous été accueillie par l'élite des skippers professionnels de la course au large ? Vous naviguez désormais contre tous les grands noms de la voile.

 

Cest quelque chose qui se fait naturellement. Je ne pensais pas avoir cette place aujourdhui il y a quelques années et pouvoir mentraîner, naviguer avec ou courir contre certains des meilleurs coureurs au large et cest chouette parfois de se rappeler le chemin parcouru. Mais lambiance est bonne entre les coureurs.

 

Votre première course en solo sur votre Open 60 nouvellement acquis il y a quelques semaines - le Défi Azimut - a été très réussi - vous étiez la première femme et vous avez laissé derrière vous des skippers expérimentés, notamment Alan Roura sur son rapide Hugo Boss.

 

Oui j’étais contente de cette première course. Ça montre quon a bien fait les choses avec mon équipe, alors que ça faisait très peu de temps que nous avions remis le bateau à leau sous ses nouvelles couleurs. Mais je vois aussi que jai encore du travail pour réussir à tenir le rythme des coureurs plus expérimentés comme Charlie Dalin ou Thomas Ruyant etc., ou ceux qui ont des bateaux plus récents.

 

Aujourd'hui, la Route du Rhum, la course au large la plus difficile après le Vendée Globe, est un sprint à travers l'Atlantique. Quel objectif vous êtes-vous fixé ?

 

L'objectif est de terminer la course pour me qualifier pour le Vendée Globe et de continuer à apprendre pendant la course. Il faut garder la tête froide, car cela ne fait pas longtemps que je suis sur le bateau et c'est la première fois que je serai vraiment seul à bord, car lors de l'Azimut Challenge, j'avais un media manager à bord. Ce sera aussi la première fois que je passerai autant de temps consécutivement sur le bateau ! Je sais donc qu'il y a encore beaucoup à apprendre. Mais je vais essayer de naviguer intelligemment et de bien diriger mon bateau, comme je l'ai fait lors de l'Azimut, et nous verrons ce que cela donnera à la fin !

 

Vous avez construit votre carrière très prudemment, étape par étape, est-ce le bon moment pour tenter le grand saut ?

 

Oui cest le bon moment pour moi et je me sens à ma place sur ce projet avec les compétences que cela demande.

 

Votre sponsor s'est également développé avec vous, l'entreprise de technologie Teamwork, elle vous est restée fidèle et a maintenant soutenu un budget de plusieurs millions - un coup de chance ?

 

Non ce nest pas un coup de chance mais une relation de confiance qui sest construite au fil des années et des projets avec Teamwork Management. Cest un bel aboutissement de pouvoir faire ce projet avec eux. Jai grandi en tant que marin ces dix dernières années et eux en tant quentreprise ce qui nous a permis denvisager ce projet maintenant alors que ça naurait pas été le cas il y a encore quelques années. Cest super davoir pu lancer ce projet avec Teamwork qui prend en charge environ les 2/3 du budget et nous cherchons encore des partenaires pour nous rejoindre pour ces prochaines années jusquau Vendée Globe. Il y a encore de lespace de visibilité disponible sur le bateau !

 

Vous recevez un salaire de l'entreprise et disposez d'un budget. La confiance en vous est grande.

 

Oui mais cest le minimum pour faire les choses bien. Aujourdhui les coureurs au large qui préparent le Vendée Globe nous ne sommes plus des aventuriers mais des athlètes, des performers et des chefs dentreprise qui ont des années dexpérience derrière eux. Linvestissement que lon met dans nos projets est conséquent et on essaie vraiment de préparer les courses au mieux et de mettre toutes les chances de notre côté. Ce sont des métiers à 150% donc il faut que les marins puissent en vivre !

 

L'achat du Charal 1 à Beyou est également un coup de chance. Non seulement vous avez entre les mains un bateau rapide de deuxième génération avec des foils - construit en 2017 - mais vous pouvez aussi profiter de l'écurie Beyou.

 

Oui cest sûr quon a un bel outil avec un bon bateau et la chance de profiter de lexpérience de Beyou Racing est aussi super parce quils connaissent très bien ce bateau et la préparation des courses du circuit Imoca. Mais la concurrence va être aussi rude avec une quinzaine de bateaux neufs qui vont être mis à leau avant le prochain Vendée Globe.

 

Comment cette collaboration va-t-elle fonctionner ? Beyou est également sur la ligne de départ avec un Open 60 flambant neuf. Ne vous gênerez-vous pas l'un l’autre ?

 

Cest vraiment une idée de win-win. Il y a la volonté que les deux projets performent au mieux et les échangent dinformations et de fonctionnement entre les deux projets sont faits dans ce sens.

 

Allez-vous améliorer votre bateau en vue du Vendée Globe ? De nouveaux foils par exemple, ou une meilleure protection du cockpit ?

 

Le cockpit est très bien. De nouveaux foils cela pourrait être bien, parce ce que ceux quon utilise dates de 2018. Mais pour cela il faut quon trouve encore des partenaires parce que ce sont des modifications qui apportent beaucoup de performance mais qui sont très coûteuses.

 

L'année prochaine, vous participerez également à l'Ocean Race, une course d'équipages par étapes autour du monde. Vous naviguez sur un Open 60, donc une préparation idéale pour la Vendée. Malgré tout, c'est un programme stressant.

 

Oui cest un programme chargé mais avec deux équipes qui sont bien calées cela me permet de me concentrer sur la navigation et pour linstant cela se passe très bien. Jai hâte d’être au départ de la Route du Rhum mais ensuite aussi au The Ocean Race avec 11th Hour Racing Team.

 

Autrefois, vous naviguiez souvent seule, mais ces dernières années, vous naviguez de plus en plus en équipage. Est-ce un avantage ?

 

Jai toujours fait pas mal les deux et pour moi cest un bon équilibre de pouvoir varier solo et équipage et je pense que cest un avantage parce que cela permet de passer beaucoup de temps sur leau et de progresser plus vite !

 

De qui avez-vous le plus profité ? Qu'avez-vous emporté avec vous ?

 

Je pense quon peut apprendre avec toutes les personnes avec qui on navigue même celles qui ont moins dexpérience que soi.

 

Les Imoca 60 modernes avec foils sont très exigeants à naviguer, surtout sur le plan physique. Que faites-vous en termes de condition physique ? Allez-vous encore accentuer ce point au cours des deux prochaines années ?

 

Je vais continuer la préparation physique régulière que je fais depuis longtemps, en dehors des navigations. Du renforcement, pilates et beaucoup de sport en extérieur. Et les entraînements en mer sont aussi une bonne préparation parce que c'est là où cest le plus dur pour nous dès quon navigue en mode solo.

 

Bidégorry et Cammas estiment depuis longtemps que vous êtes un excellent skipper. Selon Cammas, il vous a simplement manqué suffisamment de confiance en vous pour faire le grand saut. Comment voyez-vous les choses ?

 

Je ne pense pas que jai manqué de confiance parce que cela fait plusieurs années que jessaie de faire un projet Vendée Globe et que je pense avoir les compétences pour faire cela mais je navais pas trouvé les sponsors pour pouvoir démarrer un projet. Mais cest vrai par contre que sur leau je pourrais parfois être plus décomplexée par rapport à mes concurrents.

 

 

Vous vous engagez pour que les femmes aient plus de chances dans la voile offshore. Vous considérez-vous comme un modèle ?

 

Je ne pense pas être un modèle je pense que jai une carrière variée qui peut inspirer de plus jeunes navigatrices. Cest important de montrer que cest possible pour des femmes davoir des beaux projets et de naviguer parmi les meilleurs équipages.

 

L'un des grands problèmes actuels dans les courses au large est le risque de collision. Allez-vous installer un système anti- collision en vue de la VG ?

 

On a plusieurs systèmes à bord pour éviter les collisions. L’AIS, OSCAR et un whale-pinger. Ils sont toujours allumés à bord.

 

Les objets flottants sont à peine visibles, même le jour, et pas du tout la nuit. La navigation en mode course est-elle plus effrayante pour vous la nuit ? Avez-vous plus peur ou un sentiment de malaise la nuit que le jour ?

 

Non ça ne fait pas vraiment de différence de jour ou de nuit. Il faut faire juste plus attention dans les manoeuvres vu quon voit moins les choses.

 

Vous parlez souvent de trouver un équilibre et de faire des compromis. Comment faut-il comprendre cela ?

 

Ce que je veux dire cest que sur ce genre de courses avec ce genre de bateaux il faut bien se concentrer sur les bonnes choses pour ne pas faire derreurs ou se mettre dans un mauvais rythme de course. Il ne faut pas perdre de vue les objectifs de fonctionnement à bord quon sest fixés avant le départ une fois quon est en course.

 

Vous dites de vous-même que vous êtes très autocritique. Est-ce un avantage ou cela peut-il aussi être un inconvénient ?

 

Je pense que cest un avantage, ça me permet de pouloir progresser, de me remettre en question et de comprendre vite ce que je dois améliorer et de trouver des solutions pour le faire et de ne pas me satisfaire de trop peu.

 

La préparation mentale est également très importante pour vous. Comment vous y prenez-vous ? Avez-vous un soutien externe ?

 

Cela fait dix ans maintenant que je travaille avec Alexandre Etter qui est un psychologue du sport de Genève. Je lai au téléphone 4-5 fois par an, surtout avant les compétitions.

 

Vous êtes issu d'une famille de navigateurs - les cinq enfants Mettraux sont liés à la voile. Votre frère Bryan, par exemple, a été engagé par Alinghi. La Coupe de l'America vous intéresserait-elle à l'avenir ou resteriez-vous fidèle à la voile au large ?

 

Non. Je pense quil y a des marins bien plus spécialisés et compétents que moi pour participer à la Coupe de lAmerica. Il y aura des équipages féminins en AC40 et notamment un pour la Suisse avec Alinghi mais je pense quil y a des navigatrices de meilleur niveau que moi pour faire ça, notamment celles qui naviguent sur les circuits olympiques ou en SailGP.

 

Liens supplémentaires :

https://www.routedurhum.com/fr

https://www.11thhourracingteam.org/team_bio/justine-mettraux/

https://www.imoca.org/en

https://oliverheer.ch/

https://www.vendeeglobe.org/en